


Un chat noir qui traverse la route, et certaines personnes changent encore de trottoir. L'image est tenace : la sorcière et son chat noir forment presque un seul motif, sur les cartes postales d'Halloween comme dans l'imaginaire collectif. Ce qu'on raconte beaucoup moins souvent, c'est que ce même animal a d'abord été vénéré pendant des millénaires — et que sa mauvaise réputation a un point de départ étonnamment précis.
En Égypte ancienne, le chat — noir ou pas — est associé à Bastet, déesse protectrice du foyer et de la fertilité, souvent représentée avec une tête féline. L'historien grec Hérodote, qui visite l'Égypte au Ve siècle avant notre ère, rapporte dans son Enquête que tuer un chat, même accidentellement, pouvait être puni de mort, et que les familles portaient le deuil à la mort de l'animal du foyer en se rasant les sourcils.
Des chats momifiés ont été retrouvés par milliers dans des nécropoles comme celle de Bubastis, centre du culte de Bastet : loin d'être un animal redouté, il était alors l'un des plus protégés de l'Antiquité.
Le vrai basculement se situe au Moyen Âge, et les historiens pointent souvent un document précis : la bulle papale Vox in Rama, promulguée par le pape Grégoire IX en 1233. Ce texte, qui visait à dénoncer des pratiques hérétiques supposées, décrit une cérémonie fantasmée où les participants auraient vénéré un chat noir descendant du ciel, allant jusqu'à l'embrasser sous la queue en signe d'allégeance au diable.
Rien n'indique qu'une telle cérémonie ait réellement existé — c'est un texte de propagande religieuse, pas un témoignage. Mais il installe, dans les textes officiels de l'Église, une équation durable entre chat noir et satanisme, à une période où se développe aussi, plus largement, la figure du diable capable de prendre forme animale.

Quatre siècles plus tard, l'idée a fait son chemin et se judiciarise. En Angleterre notamment, les procès en sorcellerie des XVIe et XVIIe siècles s'appuient beaucoup sur la notion de « familier » : un animal (chat, crapaud, chien, parfois un simple insecte) censé servir d'intermédiaire entre l'accusée et le diable. Le chasseur de sorcières Matthew Hopkins, dans son manuel The Discovery of Witches publié en 1647, consacre des pages entières à repérer ces familiers chez les suspectes qu'il interroge.
Les archives montrent surtout ceci : posséder un chat, en particulier une femme vivant seule qui en nourrissait un, suffisait parfois à nourrir la suspicion dans un climat de panique généralisée. Le chat n'avait rien demandé — il payait simplement le prix d'une époque qui cherchait des coupables.
Autre détail qui surprend : la malchance du chat noir n'a jamais été une règle mondiale. Au Royaume-Uni et au Japon, il est traditionnellement considéré comme porte-bonheur — on le dit même particulièrement chanceux pour les marins et leurs épouses dans le folklore maritime britannique. En France et aux États-Unis, en revanche, la version porte-malheur domine, renforcée au tournant du XXe siècle par les cartes postales d'Halloween qui associent systématiquement citrouilles, sorcières et chats noirs échinés.
C'est d'ailleurs cette imagerie commerciale, bien plus que les procès du passé, qui a fixé l'image qu'on connaît aujourd'hui : un raccourci visuel efficace, répété jusqu'à devenir un cliché graphique, loin de la nuance que l'histoire réelle mérite.
Dans beaucoup de refuges, l'adoption des chats noirs ralentit chaque année autour d'Halloween — un dernier petit écho très concret d'une réputation vieille de huit siècles. Pas besoin d'y croire pour apprécier l'ironie : l'animal qu'on a fait passer pour un présage funeste reste, pour qui vit avec lui, une présence aussi affectueuse que n'importe quel autre chat.
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